Dans un article publié sur sa page Facebook, le ministre de l’Élevage, M. Mokhtar Gaguih, a livré un état des lieux circonstancié du projet de la Société Mauritanienne des Produits Laitiers (SMPL), relancée en deux phases au cours de l’année 2025. Présenté comme un maillon essentiel de la politique nationale de valorisation des chaînes agro-pastorales, le projet reste néanmoins confronté à des interrogations de fond sur sa viabilité économique, sa gouvernance et son potentiel de transformation du tissu productif local.
Une ambition agro-industrielle construite sur fonds publics
Créée en 2016 à Néma, la SMPL ambitionnait de structurer un bassin laitier dans les deux Hodh, en connectant les éleveurs à une filière formelle de collecte, de transformation et de commercialisation. Son modèle repose sur une industrialisation adossée à des achats de lait cru local, dans une logique de sécurité alimentaire et de création d’emplois ruraux.
Mais dès 2021, l’entreprise accumule les difficultés : pannes techniques, arrêts de production, alourdissement de la masse salariale, gouvernance peu formalisée. L’usine cesse toute activité en 2022. Il faut attendre mars 2023 pour qu’un plan d’urgence gouvernemental soit présenté en Conseil des ministres à Néma, fondé sur les recommandations du cabinet Ernst & Young. L’objectif est de repositionner la SMPL autour de deux axes stratégiques : réhabilitation industrielle et développement du bassin laitier.
En juillet 2024, une première tranche d’investissement public est débloquée. Le redémarrage intervient en janvier 2025 pour le lait pasteurisé, puis en juillet pour le lait longue durée.
Des fondations encore fragiles
Dans sa note, le ministre se félicite de la relance, mais reconnaît plusieurs défis structurels. Sur le plan opérationnel, l’approvisionnement reste instable, la chaîne du froid partiellement défaillante et la redondance des équipements techniques insuffisante. L’objectif stratégique dit “30/30” (30 tonnes par jour de collecte en 30 mois) demeure hors de portée à court terme.
D’un point de vue organisationnel, la gouvernance est encore en construction. Le ministre admet que les responsabilités internes n’ont jamais été définies par des fiches de poste ni assorties de mécanismes d’incitation à la performance. Une restructuration managériale est amorcée, mais tarde à produire ses effets.
Sur le plan économique, la SMPL demeure non rentable. L’intégralité de ses coûts fixes et d’investissement est aujourd’hui couverte par le budget de l’État. Aucun mécanisme de retour sur investissement ni indicateur de rentabilité (EBITDA, point mort, productivité horaire) n’a été communiqué publiquement.
Une stratégie commerciale à deux vitesses
Sur le segment du marché, la SMPL dispose de deux produits
Ngadi, produit 100 % à base de lait cru local longue durée, promu comme l’emblème d’un lait “made in Mauritania”, positionné sur une logique patriotique
Al Bahja, mélange de lait local et de poudre importée, destiné à stabiliser les volumes dans les périodes de faible collecte
Mais la viabilité commerciale reste fragile. La concurrence des produits importés, notamment sénégalais et européens, demeure forte en prix et en distribution. Les marges de la SMPL, contraintes par ses coûts fixes élevés et sa faible échelle de production, ne permettent pas encore de soutenir une stratégie de croissance ou de pénétration régionale.
Une ouverture au privé toujours conditionnelle
Face à ces constats, le ministre exclut pour l’instant toute privatisation ou concession, préférant attendre une stabilisation technique et opérationnelle. Une ouverture au secteur privé est envisagée à moyen terme, mais sans échéancier ni feuille de route. L’hypothèse d’un modèle public-privé, pourtant encouragée par la loi sur les PPP de 2017 révisée en 2024, n’est pas activée à ce stade.
Cette prudence reflète une tension classique entre logique de service public, valorisation du monde rural, sécurité alimentaire, et impératif de soutenabilité budgétaire. En l’absence de business model viable, la SMPL reste intégralement dépendante du financement public.
Conclusion
Le projet SMPL incarne une ambition louable : industrialiser une production laitière locale, structurer une filière, dynamiser un territoire enclavé. Mais il reste confronté à une équation complexe : comment concilier objectifs sociaux et rentabilité économique dans un contexte de ressources publiques limitées ?
Tant que cette équation ne sera pas résolue, la SMPL restera un laboratoire expérimental, symbole d’une volonté politique mais aussi miroir d’un secteur agro-industriel encore en quête de modèle.

