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    Portrait : Sidi Ethmane Cheikh Malainine, le pari d’un homme face au monopole du ciment
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    Sidi Ethmane Cheikh Malainine n’était pas prédestiné à affronter les magnats de l’industrie du ciment. Pourtant, cet ancien militant des droits humains s’est mué en entrepreneur déterminé, au point de défier l’un des monopoles économiques les plus solides de Mauritanie. Son combat, entamé à Nouadhibou, la capitale économique, est devenu le symbole d’une aspiration plus large : celle d’un marché libéré des rentes de situation et d’une économie plus équitable.

    La scène est presque surréaliste : sur le port de Nouadhibou, 2 000 tonnes de ciment importé d’Algérie restent bloquées, immobilisées sur instruction d’un ‘’ haut responsable’’. Derrière ces sacs de ciment retenus, un nom revient, celui de Sidi Ethmane Cheikh Malainine. Depuis des années, cet homme livre une bataille acharnée pour briser l’oligopole du ciment en Mauritanie. Son initiative dérange les intérêts établis, mais elle fait écho aux préoccupations de milliers de mauritaniens épuisés par le coût exorbitant des matériaux de construction. Pour exemple, une cargaison de ciment algérien importée par sa société a été saisie sur le port de Nouadhibou sur simple instruction du ministre des Finances, sans justification légale, au profit d’un concurrent local privilégié.

    Des droits humains à l’entreprise

    La trajectoire de Sidi Ethmane Cheikh Malainine débute loin des entrepôts poussiéreux et des chantiers. Dans les années 2000, il se fait connaître comme défenseur des droits humains et acteur associatif auprès de la jeunesse. Président de la section mauritanienne de l’Organisation arabe des droits de l’Homme, il s’investit en parallèle dans des projets dédiés aux jeunes en 2010, on le retrouve à la tête d’une initiative pour le développement des talents des jeunes à Zouerate. Ce double engagement traduit ses convictions profondes : promouvoir la justice sociale et donner aux nouvelles générations les moyens de se construire un avenir.

    Au fil de ces années d’engagement civique, Sidi Ethmane est aux premières loges des difficultés que rencontrent les Mauritaniens au quotidien. Parmi elles, un problème retient particulièrement son attention : le coût du ciment et, partant, l’accès au logement. Dans un pays où un tiers de la population ne dispose pas d’un habitat décent, les matériaux de construction représentent un enjeu de dignité et de développement. Or, en Mauritanie, le ciment s’avère deux à trois fois plus cher que chez les voisins, environ 180 dollars la tonne contre 70 dollars dans certains pays de la région. « Il n’est pas normal que construire une simple maison ruine une famille », s’indigne en substance Sidi Ethmane, qui voit dans cette cherté le symptôme d’une situation de monopole.

    L’entrée en scène dans le secteur du ciment

    C’est en 2023 que Sidi Ethmane décide de passer de la parole à l’acte en s’attaquant directement au marché du ciment. Il a constaté, témoigne-t-il, l’hégémonie d’une poignée de « lobbies » qui contrôlent la filière en jouant sur la qualité et les prix  et il s’étonne de voir certains responsables publics « oser bafouer la loi » pour protéger ces intérêts privés. Le secteur, officiellement ouvert à la concurrence, est en réalité verrouillé par un oligopole. À Nouadhibou, par exemple, une seule société règne sans partage sur l’approvisionnement en ciment. Cette concentration se traduit par un marché atone où les tarifs restent artificiellement élevés et la qualité souvent médiocre, sans alternative pour les consommateurs. Pour Sidi Ethmane, cette situation est une entorse au droit des citoyens d’accéder à un logement abordable et à une économie de marché saine.

    La vision de Sidi Ethmane est simple : rétablir la concurrence pour que le prix du ciment baisse et que sa qualité s’améliore. « Le droit à une concurrence saine » est garanti par la loi mauritanienne, rappelle-t-il, encore faut-il le faire respecter. Animé par cette conviction, il monte un ambitieux projet d’importation de ciment étranger afin d’inonder le marché local avec un produit bon marché et conforme aux standards. L’objectif ? Faire chuter les prix, prouver que le monopole n’est pas une fatalité, et créer au passage des emplois à Nouadhibou. Fort de l’aval initial des autorités, l’entrepreneur se lance donc dans l’importation de milliers de tonnes de ciment depuis l’Algérie, via la zone franche de Nouadhibou qui offre normalement des avantages fiscaux aux importateurs.

    Un premier bras de fer à Nouadhibou

    La suite tourne à l’épreuve de force. Une fois le premier cargo accosté à Nouadhibou, les problèmes surgissent aussitôt : blocage administratif, refus de laisser dédouaner la marchandise, manœuvres dilatoires pour empêcher que le ciment algérien meilleur marché n’entre en concurrence avec celui produit localement. Aux yeux de Sidi Ethmane, le motif réel de ces obstacles ne fait aucun doute : il s’agit de protéger un monopole privé au mépris de l’intérêt général. Il engage alors une bataille juridique déterminée pour faire valoir ses droits. Après de longs mois de procédure, la justice finit par lui donner raison, ordonnant la levée des entraves. Mais cette victoire légale a un goût amer : elle lui a coûté du temps et de l’argent, près de 60 millions d’anciennes ouguiyas engloutis en frais et pertes d’exploitation, estime-t-il, et elle révèle l’ampleur du réseau d’influence déployé pour défendre le pré carré du ciment.

    La confrontation prend aussi une tournure politique. Sidi Ethmane accuse ouvertement certains hauts responsables de favoriser des intérêts privés en contournant les règles. Il affirme par exemple que les 2 000 tonnes de ciment qu’il a réussi à faire venir d’Algérie en 2024 ont été retenues au port sur instruction directe du ministre des Finances de l’époque, alors même que la zone franche devait les exonérer de droits de douane. Résultat : le marché de Nouadhibou, déjà mal approvisionné, a subi une pénurie soudaine, les prix ont grimpé et la qualité du ciment disponible, de moindre grade s’est encore détériorée. Le secteur du BTP local a vacillé, plusieurs chantiers s’arrêtant fautes de matériaux. L’alerte est telle que l’affaire fait les gros titres et pose la question de la neutralité de l’État : en favorisant des concurrents locaux proches du pouvoir, l’administration a-t-elle sacrifié l’intérêt public ?

    Un projet industriel avorté

    Malgré ces revers, Sidi Ethmane n’abandonne pas son idée de bousculer le statu quo. Il va même plus loin en cherchant à produire localement du ciment pour créer une véritable alternative nationale. Avec le soutien d’investisseurs tunisiens et algériens, il élabore un plan de relance d’une ancienne cimenterie de Nouadhibou, fermée depuis des années.Financements réunis, techniciens mobilisés, autorisations en règle : tout semble en place pour que l’usine redémarre, créant au passage des centaines d’emplois et stimulant l’économie locale. Mais à l’heure où les machines devraient se remettre en marche, le couperet tombe. Les autorités locales refusent l’ouverture du site, prétextant un litige foncier de dernière minute. Une justification jugée fallacieuse par l’entrepreneur : pour lui, nul doute que ce blocage vise à empêcher l’arrivée d’un concurrent et à préserver le monopole.

    La manœuvre ne trompe personne dans le milieu économique local. Empêcher la réouverture de l’usine revient à étouffer dans l’œuf toute concurrence industrielle. « On appelle protection de l’industrie nationale ce qui n’est en réalité qu’un cartel aux pratiques anti-concurrentielles », s’insurge Sidi Ethmane en substance. Il souligne que 90 % des intrants du ciment dit « local » sont importés de l’étranger, ce qui relativise l’argument d’une production nationale à défendre à tout prix. À ses yeux, le protectionnisme mis en avant par ses adversaires n’est qu’un paravent pour un système d’entente illicite entre quelques compagnies qui se partagent le marché et s’enrichissent sur le dos des consommateurs.

    Enjeux économiques et espoirs sociaux

    Sur le plan économique, la bataille de Sidi Ethmane dépasse la réussite d’une seule entreprise. Elle met en lumière le fonctionnement d’un secteur clé accaparé par des intérêts privés. Les conséquences sur l’économie nationale sont concrètes : lorsque le ciment coûte si cher, la facture des travaux publics explose et l’État doit arbitrer entre moins de projets ou des dépassements de budget. « Le financement prévu pour réaliser deux infrastructures n’en couvre plus qu’une seule », constate Sidi Ethmane, qui note aussi des retards en cascade sur les chantiers et un alourdissement de la charge pour les finances publiques. En outre, la mauvaise qualité d’un ciment sans vraie concurrence entraîne des réparations fréquentes, ponctionnant davantage les ressources. Bref, le monopole du ciment freine le développement du pays tout en enrichissant une minorité ; la majorité, elle, en paie le prix fort.

    Sur le plan social, c’est le droit au logement qui est en jeu. Dans les quartiers périphériques de Nouakchott ou de l’intérieur, des milliers de familles vivent encore dans des abris de fortune faute de pouvoir bâtir en dur. La classe moyenne elle-même peine à devenir propriétaire tant les coûts de construction sont élevés. « Libérer le marché des matériaux de construction » est ainsi devenu un mot d’ordre citoyen. Sidi Ethmane, à travers son initiative, entend contribuer à cette cause : en introduisant une concurrence saine, il espère faire baisser le prix du sac de ciment et permettre à davantage de mauritaniens de construire un foyer digne. À Nouadhibou, son projet avorté d’usine aurait non seulement réduit les prix, mais aussi créé des emplois locaux et dynamisé l’économie régionale ; un cercle vertueux qu’il continue de défendre bec et ongles.

    La croisade de Sidi Ethmane Cheikh Malainine s’accompagne d’un appel appuyé à l’équité et à la transparence. Il exhorte l’État mauritanien à faire respecter la loi et les principes de libre concurrence sur lesquels repose une économie de marché. Pour lui, il est inconcevable qu’un entrepreneur respectueux des règles soit bloqué arbitrairement ; Quel signal désastreux envoyé aux investisseurs, nationaux ou étrangers, susceptibles d’aider au développement du pays ! Il en appelle à la fin des « privilèges injustifiés » accordés à une poignée d’acteurs économiques bien connectés, et au rétablissement d’un jeu ouvert au bénéfice de tous. Ce combat, souligne-t-il, n’est pas simplement le sien : « c’est le combat d’un homme pour une Mauritanie plus juste, où l’intérêt collectif prime sur les privilèges d’une élite économique ». 

    Reste à savoir si les pouvoirs publics entendront ce message et oseront ouvrir, enfin, le marché du ciment mauritanien à l’air libre de la concurrence.

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