Au cours des dernières années, la Mauritanie a enregistré une amélioration notable du niveau de mobilisation des recettes fiscales, couronnée en 2025 par un dépassement inédit des prévisions officielles, les recettes atteignant 352,9 milliards d’ouguiyas. Cette évolution constitue un indicateur positif du point de vue de la discipline budgétaire et du renforcement des capacités de l’État à mobiliser ses ressources propres. Elle reflète également une amélioration des mécanismes de recouvrement et un élargissement relatif de l’assiette fiscale. Toutefois, malgré son importance comptable, cet acquis soulève une question fondamentale quant à son impact réel sur la vie quotidienne du citoyen ordinaire, notamment dans un contexte marqué par la persistance de la dégradation des services publics et des infrastructures.
Du point de vue de l’économie des finances publiques, l’efficacité de la fiscalité ne se mesure pas uniquement à l’ampleur des ressources collectées, mais surtout à la capacité de l’État à transformer ces ressources en dépenses publiques productives générant des bénéfices sociaux tangibles. L’impôt n’est pas une finalité en soi, mais un instrument au service du financement des politiques publiques, de la justice sociale et de l’amélioration du bien-être collectif. Lorsque la hausse des recettes n’est pas accompagnée d’une amélioration qualitative des services essentiels, un déséquilibre apparaît entre la performance budgétaire et les retombées sociales, ce qui affecte négativement la relation de confiance entre l’État et les citoyens.
Ce déséquilibre se manifeste de manière particulièrement visible dans l’état des infrastructures routières, qui constituent l’un des domaines les plus étroitement liés à la vie quotidienne des citoyens. En dépit de l’amélioration des indicateurs fiscaux, le réseau routier continue, dans de nombreuses régions, de souffrir de dégradation, d’un manque d’entretien régulier et d’une insuffisance des normes de sécurité, tant en milieu urbain que sur les axes nationaux. Cette situation ne traduit pas uniquement des déficiences techniques, mais révèle également un dysfonctionnement dans la hiérarchisation des priorités d’investissement public, où l’augmentation des ressources financières ne se traduit pas par des investissements suffisants dans les secteurs ayant un impact direct sur la sécurité et la mobilité des populations.
La dégradation des routes engendre un coût humain et économique considérable, qui se traduit par une augmentation des accidents de la circulation, en particulier ceux à caractère mortel. Les conséquences de ces accidents ne se limitent pas aux pertes humaines, mais s’étendent à la perte de revenus pour les ménages, à l’augmentation des dépenses de santé et à l’aggravation de la vulnérabilité des catégories à faibles revenus, qui dépendent davantage des infrastructures publiques souvent peu sûres. Les estimations internationales indiquent que le coût économique des accidents de la route peut atteindre entre 3 % et 5 % du produit intérieur brut dans les pays en développement, ce qui fait du sous-investissement dans la sécurité routière une perte à la fois sociale et économique.
Dans ce contexte, le citoyen ordinaire est confronté à une situation paradoxale : il supporte une charge fiscale croissante sans percevoir une amélioration proportionnelle de la qualité des services publics ni des conditions de sécurité et de mobilité. Cette contradiction affaiblit le sentiment de justice fiscale, dans la mesure où celle-ci ne se réalise pas uniquement au moment du prélèvement, mais surtout à travers une redistribution équitable et efficace des ressources publiques. La persistance d’un tel décalage est susceptible d’éroder la confiance dans les institutions publiques et de faire percevoir la politique fiscale davantage comme une contrainte que comme un levier de développement partagé.
En définitive, le dépassement des prévisions de recettes fiscales en Mauritanie constitue un progrès budgétaire significatif, mais dont l’impact demeure limité tant qu’il ne s’accompagne pas d’une transformation qualitative de l’orientation des dépenses publiques vers l’amélioration des infrastructures et des services essentiels, au premier rang desquels figurent les routes et la sécurité routière. Le véritable défi ne réside pas dans la mobilisation accrue des ressources, mais dans leur conversion en développement tangible, en sécurité quotidienne et en services répondant aux attentes des citoyens, afin de réhabiliter l’impôt comme pilier du contrat social et instrument central du développement durable.
Youssef Sidi Aly Ouweinne
Chercheur, spécialiste en comptabilité, fiscalité et finances

