En Mauritanie, un déséquilibre profond s’installe silencieusement : la classe moyenne ne tient plus. Elle souffre.
Les prix augmentent, les revenus stagnent, et surtout, les mécanismes qui permettaient autrefois de progresser ont disparu.
Prenons des réalités simples.
Aujourd’hui, en Mauritanie, un terrain sans construction coûte plus cher qu’un appartement à Dakar, à Las Palmas ou à Casablanca. Pour un salarié, accéder à la propriété devient presque impossible. Construire coûte cher, acheter est inaccessible, et louer devient une charge permanente.
Même constat dans la vie quotidienne. Un panier de courses dans un supermarché coûte deux à trois fois plus cher que dans plusieurs pays de la région, alors que les salaires restent bien plus faibles. Le coût de la vie augmente sans ajustement des revenus.
La fiscalité accentue cette pression. Une grande partie des recettes repose sur des taxes indirectes appliquées à la consommation. Autrement dit, plus on consomme, plus on paie, et c’est précisément la classe moyenne qui consomme.
Mais le problème est encore plus profond.
Dans des pays comparables, un salarié avec un revenu stable peut accéder au crédit : logement, voiture, investissement. Le système bancaire accompagne la progression sociale.
En Mauritanie, ce mécanisme est bloqué. L’accès au financement est limité, les conditions sont restrictives, et les produits bancaires restent peu adaptés. Le revenu ne permet plus de construire un patrimoine.
C’est ici que la rupture devient structurelle.
Il y a vingt ou trente ans, un instituteur, un fonctionnaire ou un salarié intermédiaire pouvait améliorer progressivement sa situation, accéder à la propriété, évoluer socialement.
Aujourd’hui, cette trajectoire est quasiment fermée.
La classe moyenne travaille, consomme, mais ne progresse plus. Elle reste bloquée.
Et lorsqu’une classe moyenne cesse de progresser, c’est toute l’économie qui ralentit.
Car cette classe est le moteur réel du marché intérieur. Elle fait vivre les commerces, les services, les petites entreprises. Lorsqu’elle réduit ses dépenses, c’est tout le tissu économique qui se contracte.
L’approche actuelle semble réduire l’économie à des équilibres statistiques, alors que les déséquilibres sociaux, eux, sont bien réels.
Dans le même temps, les politiques publiques restent concentrées sur les populations les plus vulnérables, à travers des transferts monétaires.
Ces mesures stabilisent, mais ne construisent pas.
Elles compensent, mais ne développent pas.
À force, un modèle s’installe : soutenir les plus pauvres, pour qu’ils restent pauvres, et préserver les riches, tout en laissant la classe moyenne absorber le choc.
À long terme, cette approche est économiquement inefficace.
La question n’est pas seulement sociale. Elle est profondément économique.
Peut-on construire un modèle de développement en laissant disparaître la classe moyenne ?

