Un marché décisif attribué à une entreprise sans aucune expérience dans la construction de cuves de stockage des hydrocarbures.
En avril dernier, Addax Energy – filiale d’Oryx Energies – avait officiellement attribué à la société sud-africaine EPCM Holdings le contrat de construction d’un nouveau parc de cuves de stockage de carburants à Nouakchott. Le projet, d’une capacité totale de 100 000 m³, est estimé à 30 millions d’euros et s’inscrit dans un partenariat avec la Société Mauritanienne des Hydrocarbures (SMH).
Derrière l’annonce sobre d’un nouveau jalon pour la sécurité énergétique nationale, plusieurs sources interrogées par Émergence s’inquiètent d’un choix jugé risqué, notamment sur les plans technique, financier et stratégique. Enquête.
EPCM Holdings affiche sur son site une expertise multisectorielle dans l’ingénierie, les pipelines et l’énergie. Mais à l’examen détaillé de ses réalisations, une réalité plus nuancée apparaît :
• La société n’a livré à ce jour aucun projet de construction de stockage d’hydrocarbures d’une envergure comparable.
• Son unique chantier similaire concerne une cuve de 10 000 m³ en République Démocratique du Congo, actuellement en cours.
• Les autres références publiées relèvent principalement de réhabilitations, d’études ou de conseil technique.
Malgré cela, EPCM a remporté un contrat pour construire un parc d’une capacité de 100 000 m³, soit 10 fois plus en volume que son unique projet comparable.
Friedlander (Groupe Ortec) évincée malgré une offre technique jugée très acceptable par les parties prenantes
Selon nos informations croisées auprès de plusieurs sources industrielles, la filiale locale du groupe Ortec, Friedlander Mauritanie, était également en lice. Elle a présenté une offre techniquement supérieure, avec :
• Des capacités internes de chaudronnerie industrielle,
• Une expérience avérée dans la construction de dépôts pétroliers en Afrique,
• Une implantation en Mauritanie depuis plusieurs années.
Mais son offre financière jugée supérieure à celle d’EPCM, Addax aurait demandé à Friedlander de s’aligner sur l’offre d’EPCM pour se voir attribuer le contrat — ce que le groupe Ortec-Friedlander a décliné arguant que le montant proposé par EPCM n’est pas réaliste au regard des spécifications techniques exigées ainsi que du respect des normes de sécurité et de qualité.
Un prix qui interroge
L’équipe d’Émergence a comparé les coûts unitaires de projets similaires en Afrique. Le lecteur est invité à consulter le graphique publié en illustration de cet article.

Au vu de l’édifiant tableau comparatif, quel degré de crédibilité est-il convenu de consentir à l’offre financière de EPCM, en sus de son manque avérée d’expérience en matière de construction de cuves de stockage d’hydrocarbures. Ces deux lacunes combinées sèment sérieusement le doute quant à la perspective de défaillances multiformes dans un horizon proche.
Ce sont là autant de questionnements légitimes qui nous renvoient à la sempiternelle question de la transparence dans l’octroi de contrat dans les secteurs sensibles de souveraineté nationale.
Quelle assurance-qualité ? Quelles garanties ? Quels contrôles ?
La SMH, partenaire du projet, partage avec Addax une part de la responsabilité technique et institutionnelle. En cas de retard, de non-conformité ou de risque industriel, les conséquences pourraient être lourdes.
Dès le début plusieurs experts avaient appelé à plus de vigilance lors des négociations avec tous les soumissionnaires et plus tard lors de l’attribution du contrat mais des forces occultes avaient finalement eu le « dernier mot » pour en décider au gré d’une volonté dont l’intérêt national n’est guère la préoccupation première.
Conclusion
En matière de souveraineté énergétique, on ne badine pas avec la compétence, la qualité et surtout la sécurité. Les exemples de drames et tragédies survenus un peu partout dans le monde devraient nous rappeler que la construction de cuves de stockage des hydrocarbures est d’une extrême sensibilité et ne se négocie jamais sur la base du « moins-disant ».
Car dans les secteurs stratégiques comme l’énergie, ce n’est jamais le moins-disant qu’il faut choisir — c’est le mieux-faisant.
Alors que la SMH est engagée dans le projet, l’État mauritanien ne peut pas se permettre de fermer les yeux.
Ce projet pourrait marquer une avancée majeure pour les infrastructures énergétiques du pays. Mais un prix attractif ne remplace ni l’expérience, ni la rigueur d’exécution, ni la sécurité. Et dans un secteur aussi sensible que le stockage de carburants, le moindre compromis peut coûter cher, très cher — en vies humaines, en argent public et en crédibilité tant nationale qu’internationale.
Faut-il rappeler que Addax est en Mauritanie pour une durée contractuelle précise au terme de laquelle elle pliera bagages ; ceci vaut également pour le constructeur des cuves de stockage des hydrocarbures de notre pays, en l’occurrence pour l’instant EPCM, qui empochera son chèque et suivra le même chemin.
Faut-il également rappeler qu’un parc de stockage d’hydrocarbures est construit pour durer des décennies avec une excellente politique de maintenance.
Faut-il enfin rappeler que la souveraineté énergétique de la Mauritanie repose sur notre capacité de stockage en termes de volume, de sécurité et de durabilité. Et ceci ne se brade pas…
Cette inquiétude est renforcée par une publication LinkedIn du responsable développement d’EPCM Holdings, Menno Gazendam, qui déclare que l’entreprise, à ses débuts, « ne construisait pas de cuves » et se présentait comme un simple bureau de conseil. Il y affirme aussi que le projet mauritanien constitue leur « projet phare et premier du genre », confirmant ainsi qu’il s’agit de leur premier contrat de cette ampleur de toute leur histoire.

