Depuis plusieurs mois, des difficultés d’alimentation électrique sont observées dans différents quartiers de Nouakchott. Elles se manifestent notamment par des coupures fréquentes et parfois prolongées, des chutes de tension dans certains secteurs, pouvant atteindre dans certaines situations des valeurs proches de 160 V, contre une tension nominale de 230 V, soit une baisse de plus de 30 %, alors que les variations de la tension d’alimentation en conditions normales ne devraient pas dépasser ±10 % de la valeur nominale, conformément à la norme EN 50160. Cette situation affecte le fonctionnement des équipements des consommateurs et peut réduire leur durée de vie, ainsi que certaines opérations d’exploitation du réseau. Ces éléments traduisent une situation qui mérite désormais une analyse globale du système électrique de la capitale.
Les incidents survenus les 21 et 22 août 2026 constituent à cet égard un exemple particulièrement révélateur. L’enjeu n’est pas de rechercher dans chaque incident une cause unique, mais de comprendre la chaîne technique qui conduit à la dégradation du service : niveau de sollicitation des ouvrages, configuration du réseau, possibilités de transfert de charge, capacité de transformation, état des protections, maintenance, disponibilité des équipements de secours et organisation de l’exploitation.
Cette situation est d’autant plus préoccupante que Nouakchott dispose aujourd’hui de moyens de production beaucoup plus importants qu’auparavant.
Une production en progression, mais un réseau qui doit suivre
Le système électrique alimentant Nouakchott comprend aujourd’hui des moyens de production thermiques — Centrale Duale (180 MW) et Centrale Wharf (36 MW) —, solaires — Toujounine (50 MW) et Cheikh Zayed (15 MW) — et éoliens — parcs de Boulenouar (100 MW) et de Nouakchott (30 MW) —, auxquels s’ajoutent les interconnexions régionales, notamment l’interconnexion OMVS permettant des importations d’électricité, ainsi que les possibilités d’échanges avec le Sénégal.
La puissance installée associée à l’alimentation de la capitale est de l’ordre de 411 MW, pour une puissance réellement mobilisable estimée à environ 324 MW, selon les conditions d’exploitation. Cet écart est particulièrement marqué pour les sources renouvelables et la Centrale Wharf, ce qui renforce la dépendance du réseau vis-à-vis de la Centrale Duale et de l’interconnexion OMVS.
Une partie de la puissance disponible peut être limitée par les capacités d’évacuation, les contraintes de transport, la capacité des transformateurs ou les limites des réseaux de distribution. C’est précisément là que se situe une partie importante de la problématique de Nouakchott.
Le réseau de la capitale fonctionne sur plusieurs niveaux de tension : 225 kV pour l’interconnexion et le transport, 33 kV pour la répartition, 15 kV pour la distribution moyenne tension et 400/230 V pour les consommateurs finaux. Le réseau 33 kV comprend huit postes, dont six postes sources 33/15 kV : Nord, Nord-Est, Centre, Est, Arafat et Ouest, auxquels s’ajoutent les postes d’interconnexion 225/33 kV.
Les analyses techniques récentes font apparaître un réseau fonctionnant avec des marges réduites sur plusieurs ouvrages du niveau 33 kV, des transformateurs fortement sollicités et des problèmes de profil de tension dans certaines zones.
Un système complexe qui exige une culture de rigueur
Il faut également rappeler que le réseau électrique constitue un système complexe, interdépendant et évolutif, qui doit être maîtrisé aussi bien en régime statique qu’en régime dynamique. Son fonctionnement repose sur la surveillance permanente de nombreux paramètres — charges, tensions, courants, fréquences, flux de puissance, états des équipements, protections et réserves disponibles — dont l’évolution peut rapidement modifier l’équilibre global du système.
Dans un tel système, une mauvaise décision, une erreur d’exploitation, un défaut de surveillance ou une intervention insuffisamment maîtrisée peut avoir des conséquences qui dépassent largement le point où elle s’est produite, notamment par des déclenchements en cascade, des transferts de charge non maîtrisés ou une dégradation de la qualité et de la continuité de l’alimentation.
La fiabilité du système ne dépend donc pas uniquement des investissements dans les infrastructures. Elle repose également sur une véritable culture de rigueur, de vigilance et de responsabilité à tous les niveaux de la chaîne électrique : depuis le branchement et l’exploitation des installations des consommateurs, jusqu’aux réseaux de distribution, aux postes sources, au transport, à la conduite du réseau et à la gestion instantanée de l’équilibre entre production et consommation.
Les priorités pour renforcer et sécuriser le réseau
La priorité doit donc être donnée à une stratégie intégrée de renforcement du système de Nouakchott.
Les renforcements du réseau 33 kV doivent ensuite être accélérés, en donnant la priorité aux corridors qui constituent aujourd’hui les principaux goulets d’étranglement.• Les nouvelles liaisons déjà réalisées et non encore mises en service doivent être examinées avec urgence et mises en exploitation dès que les conditions techniques et de sécurité sont satisfaites.
• Il est également nécessaire de renforcer les postes 33/15 kV et de réduire les contraintes sur les départs 15 kV.
• La modernisation des protections et du contrôle-commande doit accompagner ces investissements afin qu’un défaut local ne puisse pas entraîner des conséquences disproportionnées sur le reste du réseau. La coordination et la sélectivité des protections constituent également un point essentiel.
• La gestion des incidents doit, elle aussi, évoluer. Chaque incident important devrait donner lieu à un rapport technique complet retraçant la configuration du réseau, les charges, les tensions, les protections ayant fonctionné, les manœuvres réalisées, les équipements concernés, la durée de l’interruption et les mesures correctives.
Un réseau intégrant plusieurs sources de production et des interconnexions exige des équipes hautement qualifiées en exploitation, protection, contrôle-commande, planification, maintenance et analyse des incidents. La formation continue et la responsabilisation des acteurs doivent devenir une composante de la politique de sûreté du système.
Préparer le réseau avant la saturation
Les difficultés actuelles de Nouakchott révèlent surtout les fragilités systémiques d’un réseau soumis à une croissance rapide de la demande, avec des contraintes qui concernent à la fois le transport, les postes sources, la distribution, les protections, la maintenance et la qualité de l’alimentation.
La Mauritanie entre aujourd’hui dans une nouvelle phase de développement et de diversification de ses capacités de production électrique. Les projets engagés ou envisagés illustrent cette dynamique, notamment l’extension récente de 60 MW de la centrale dual fuel, la centrale à gaz de N’Diago de 230 MW, ainsi que le projet IPP hybride solaire-éolien de 220 MW (160 MW solaires et 60 MW éoliens). Ces projets constituent des investissements structurants susceptibles d’accroître durablement les capacités de production du pays.C’est une évolution indispensable, mais chaque nouveau mégawatt doit être accompagné des infrastructures permettant de l’évacuer, de le transporter, de le transformer et de le distribuer dans des conditions fiables. La pointe d’environ 300 MW d’aujourd’hui ne doit donc pas constituer la référence de demain. Il faut dès maintenant préparer le réseau aux paliers de 400, 500, 700 MW et, à terme, davantage.
Le principal risque serait de renforcer le système trop tard, lorsque les surcharges, les chutes de tension et les incidents sont déjà récurrents. Les projets électriques majeurs ne se réalisent pas en quelques mois ; ils nécessitent plusieurs étapes — études, financement, passation des marchés, fabrication, travaux et mise en service — et peuvent prendre 2 à 3 ans.
Les recommandations du CIGRE et de l’AIE soulignent la nécessité d’une planification des réseaux sur plusieurs années, afin d’anticiper les contraintes futures et d’engager les renforcements à temps.À défaut d’une telle anticipation, l’augmentation rapide de la demande pourrait entraîner de nouvelles contraintes : surcharges, dégradation de la tension, déclenchements plus fréquents et perte de continuité du service, réduisant progressivement les marges de sécurité du système. La marge de sécurité doit être construite avant que les contraintes ne se transforment en crise.
Mohamed O.Barrar

