Les Mauritaniens attendent avec impatience les premières recettes issues de l’exploitation du champ gazier Grande Tortue Ahmeyim, partagé avec le Sénégal, considéré comme un levier majeur de développement économique et social pour le pays. Mais derrière cet espoir légitime se cachent des réalités préoccupantes liées à la structure des contrats signés et aux prix de vente convenus, soulevant une question fondamentale : la Mauritanie est-elle déjà en train de perdre sur la vente de son gaz avant même le début effectif de la production ?
Une analyse rigoureuse des chiffres disponibles et des clauses contractuelles révèle une situation complexe, dans laquelle les bénéfices escomptés pourraient être bien en deçà des attentes.
- Des contrats de vente à long terme : des prix figés dans un monde volatil
Le principal écueil réside dans le contrat de vente exclusif signé par la Société Mauritanienne des Hydrocarbures (SMH) et la société sénégalaise Petrosen avec BP Gas Marketing, filiale du groupe British Petroleum (BP). Ce contrat fixe le prix de vente du gaz à 9,5 % du prix du baril de Brent.
Que signifie ce pourcentage ? Si l’on suppose un prix moyen du Brent de 85 dollars le baril, le prix de vente du gaz mauritanien serait d’environ 8,07 dollars par million d’unités thermiques britanniques (MMBtu).
Comparaison avec le marché spot : À titre de comparaison, le prix du GNL (gaz naturel liquéfié) sur le marché européen (indice TTF) a souvent dépassé 15 dollars et a même atteint des niveaux record supérieurs à 30 dollars lors des pics de demande. Cela signifie que la Mauritanie et le Sénégal vendent leur gaz à un prix inférieur de 40 à 50 % à celui du marché spot.
Ce différentiel considérable représente une marge de profit importante pour BP Gas Marketing, qui achète le gaz à un prix bas et stable pour le revendre ensuite aux prix élevés du marché international. Cette situation a d’ailleurs provoqué des tensions entre les partenaires du projet : la société américaine Kosmos Energy, également impliquée, aurait refusé de céder sa part à ce tarif jugé trop faible, ce qui a conduit BP à engager une procédure d’arbitrage international.
2. L’inflation des coûts : un poids qui réduit la part de l’État
Le problème ne se limite pas à un prix de vente défavorable : les coûts du projet sont également en forte hausse. Le budget initial de la phase 1 du champ Tortue Ahmeyim, estimé à environ 3,5 milliards de dollars, a été révisé à la hausse pour atteindre près de 5 milliards de dollars, soit une augmentation de 40 %.
Selon le modèle de contrat de partage de production (PSC), les entreprises opératrices récupèrent d’abord l’ensemble de leurs dépenses d’investissement et d’exploitation (Cost Oil) avant que les bénéfices restants (Profit Oil) ne soient partagés avec l’État. Ainsi, plus les coûts déclarés par les entreprises sont élevés, plus la part de gaz « profitable » à distribuer diminue.
Ce modèle ouvre la porte à ce que l’on appelle la « facturation gonflée », permettant potentiellement aux compagnies de surévaluer les charges du projet, réduisant mécaniquement les revenus nets destinés au Trésor public mauritanien.
3. Dettes et engagements financiers
Pour financer sa participation au projet, la SMH a contracté un prêt auprès de l’opérateur British Petroleum. Cette dette, assortie d’intérêts, sera remboursée directement sur la part de la Mauritanie dans les revenus gaziers futurs.
Si l’on ajoute cette dette aux obligations financières liées aux coûts d’exploitation, il apparaît clairement que les revenus nets dont bénéficiera la Mauritanie durant les premières années de production seront fortement amputés.
Conclusion : la nécessité de revoir la stratégie
Les données disponibles dressent un constat sans équivoque : la Mauritanie est liée par des accords commerciaux qui, dans le contexte actuel du marché mondial, pourraient ne pas servir au mieux ses intérêts. Vendre une ressource nationale stratégique à un prix bas et fixe, tandis que les coûts d’extraction s’envolent, constitue une équation économique à haut risque.
Tirer pleinement parti de cette richesse requiert une transparence totale et une réévaluation rigoureuse des conditions contractuelles, afin de protéger les intérêts des générations présentes et futures. À défaut, le gaz mauritanien risque de demeurer une « richesse sur le papier », tandis que les véritables profits profiteront aux intermédiaires et aux multinationales.
Sid El Khair Oumarou
Économiste

