Pour que la boussole ne se perde pas,
Afin d’enrichir le débat qui a eu lieu ces derniers jours sur l’un des réseaux sociaux à la suite de la publication d’une série de posts de Son Excellence le Premier ministre, et puisque ce dernier a publié ces textes en son nom personnel et non en sa qualité officielle, sur sa page personnelle plutôt que sur la page officielle de la Primature, j’aborderai leur contenu comme des publications de M. Mokhtar Ould Djay. Bien entendu, ce qui est écrit ici l’est également en mon nom personnel, en tant qu’observateur intéressé par les questions économiques et en tant que soutien à la vision de Son Excellence le Président de la République visant à créer la transformation économique et sociale dont le pays a besoin pour sortir du cercle des solutions provisoires.
Effectivement, l’économie n’est pas une science exacte (l’économie n’est pas une science exacte), car en se concentrant sur le comportement des individus et des agents économiques, elle est classée parmi les sciences sociales. Mais les mathématiques appliquées à l’économie ont apporté à cette discipline une dimension importante de rigueur dans la formulation et l’application des théories et des postulats. La plupart des théories ont été fixées dans des équations, fonctions et modèles permettant l’analyse et la compréhension correcte des relations causales entre les différents agrégats, qu’il s’agisse de macroéconomie ou de microéconomie.
Nous pouvons maintenant poser avec M. Mokhtar Ould Djay la question suivante : quelle est l’option la plus efficace ?
- Réviser la programmation de certaines allocations budgétaires, notamment dans les budgets de fonctionnement, les marges commerciales dans la structure des prix des carburants et abandonner certaines taxes pétrolières, puis utiliser les ressources ainsi dégagées pour plafonner les prix des carburants et prévenir la maladie qu’est l’inflation, laquelle détruit le pouvoir d’achat et menace les énormes efforts accomplis depuis l’arrivée de Son Excellence le Président de la République au pouvoir il y a sept ans dans le domaine de la protection sociale ; éviter ainsi d’accélérer l’épuisement des ressources des individus et des familles pendant la crise des carburants, puis corriger plus tard les déséquilibres budgétaires une fois la crise dépassée sans dommages. Car l’État n’est pas une entreprise privée dont la priorité est l’équilibre comptable ; il est un refuge et le père de famille de tous, surtout en période de crise.
- Ou bien créer les conditions favorables à la maladie qu’est l’inflation, puis perdre un temps précieux à courir derrière ses conséquences pour éteindre un incendie provoqué de nos propres mains, Dieu seul sachant quand nous parviendrons à le maîtriser et à quel prix.
À propos de l’inflation, un taux de 2 % est considéré comme sain et même stimulant pour les cycles d’investissement, de production et de consommation. Nous étions à un niveau inférieur à 2 % l’an dernier et il était prévu d’atteindre 2,5 % à la fin de cette année. Mais les statistiques du mois d’avril dernier ont montré qu’en glissement annuel nous étions déjà arrivés à 7,6 %, et au rythme actuel ainsi que dans le contexte actuel, nous serons chanceux si nous ne dépassons pas 8 % d’ici la fin de l’année. Nos décisions s’annulent les unes les autres, ce qui est très étonnant tant cela révèle une absence de coordination entre les différentes composantes de la politique économique du pays. Ainsi, la Banque centrale relève le 18 mai 2026 son taux directeur de 50 points de base pour le porter à 6,5 %, et elle a raison de le faire pour contenir l’effet inflationniste résultant principalement de la hausse de la facture des carburants ; puis, deux semaines plus tard, le gouvernement augmente les prix du carburant et programme des distributions monétaires ainsi que des marchés qui seront en grande partie réglés en devises étrangères, ce qui va épuiser les réserves de change, affaiblir davantage l’ouguiya, priver l’économie nationale des retombées de ces marchés sur ses circuits économiques et alimenter une inflation générale qui créera mille problèmes pour la Banque centrale et pour le pouvoir d’achat des citoyens.
La réponse ici ne nécessite pas une intelligence exceptionnelle.
En revenant à ce qui a été écrit dans le post « Commentaire sur un commentaire », certains points et données ont retenu mon attention et je considère important, afin d’enrichir le débat, de les analyser, les déconstruire et parfois les corriger.
Lorsqu’un ancien ministre de l’Économie et des Finances pendant cinq ans, qui détenait alors une influence majeure et une autorité absolue, écrit qu’il n’a pas de réponse à la question : « Pourquoi avons-nous attendu tout ce temps ? », en parlant ici de la faiblesse des capacités de stockage des produits pétroliers, il faut, par souci de bonne foi, considérer qu’il ouvre simplement le débat. Je répondrai donc à sa place : les causes directes sont la corruption, l’absence de vision et le manque d’intérêt pour l’avenir de ce peuple.
L’auteur du post poursuit ensuite en affirmant qu’il ne se souvient que du Palais des Congrès, du canal d’Aftout Essahli et de la route Sangrava-Tijikja comme projets financés sur ressources propres de l’État, avant de présenter une liste de projets marquée, selon moi, par des contradictions et des omissions. Le plus grand projet financé sur ressources propres qu’ait connu le pays est la reconstruction de la Route de l’Espoir Nouakchott-Néma sous le mandat du Président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, pour un coût de 140 milliards d’anciennes ouguiyas, soit 348 millions de dollars. Il s’agit ici de 870 kilomètres, sans compter les tronçons Boutilimit-Aleg financés par le Fonds arabe et Maghta Lahjar-Jouk dont l’état était jugé satisfaisant. Mais ce projet ayant été réalisé avant l’arrivée de notre homme à son poste actuel, il n’a peut-être pas jugé utile de le mentionner. Pourtant, pour des millions de Mauritaniens, ce projet a été pionnier et son impact sur le transport des personnes et des marchandises reste considérable.
Cette liste pose également des problèmes méthodologiques. Des projets déjà réalisés ont été mélangés avec des projets programmés ou encore en cours. Le projet de développement des régions à 230 milliards d’anciennes ouguiyas, par exemple, a débuté il y a huit mois et se poursuivra jusqu’à fin 2027, couvrant ainsi trois exercices budgétaires. La plupart de ses activités étaient déjà prévues dans les plans sectoriels annuels ; la nouveauté réside surtout dans le retrait des compétences aux ministres sectoriels et leur centralisation auprès du Premier ministre à travers les commissions ministérielles, dont le nombre a dépassé les trois cents en deux ans.
S’ajoute à cela le projet complémentaire de Nouakchott d’un montant de 100 milliards d’anciennes ouguiyas, qui n’a même pas encore commencé et dont on ignore la durée. Tout ce que nous savons, c’est que de nombreux observateurs ont jugé son annonce provocatrice en période de crise. Les périodes de crise ne sont pas faites pour les dépenses de maquillage urbain et de peinture des façades. La priorité devrait être de préserver les vies en contenant l’inflation, en protégeant l’économie des effets de la crise et en soutenant les secteurs productifs.
Car même avec les aides ciblées annoncées, les familles vulnérables utiliseront probablement ces aides en y ajoutant leurs propres économies simplement pour s’accrocher à une bouée de sauvetage. Nous découvrirons alors, malheureusement trop tard, que le résultat ne sera pas nul mais négatif, et que le coût de la perte de croissance liée à l’inflation sera énorme alors qu’il aurait pu être évité. Des études récentes montrent que chaque point d’inflation détruit 0,1 % de croissance économique. Nous aurons ainsi porté atteinte au cœur même de la vision sociale du Président de la République.
Enfin, concernant le terme « souveraineté financière », que l’intéressé semble utiliser fréquemment, il faut rappeler que ce concept n’existe pas dans la littérature économique moderne. Aujourd’hui, aucune économie fermée n’existe réellement. Même la Corée du Nord commerce avec la Chine, la Russie, l’Iran, des pays d’Amérique latine, le Sri Lanka, le Bangladesh et certains pays africains et moyen-orientaux. Même les États-Unis, première économie mondiale, ne peuvent prétendre à une souveraineté financière totale malgré leur monopole sur le dollar, car des individus, des entreprises et des États étrangers détiennent des milliers de milliards de dollars de dette américaine. La dette publique américaine atteint 39 000 milliards de dollars, soit 120 % du PIB. La situation n’est guère différente en France où le ratio atteint 125 %.
Cela montre clairement que l’utilisation du terme « souveraineté financière » relève davantage d’une manœuvre démagogique que d’un concept économique sérieux. En Mauritanie comme ailleurs, l’État ne possède pas réellement ses richesses naturelles puisqu’il ne dispose ni des ressources financières, ni de l’expertise technique, ni des compétences nécessaires pour développer seul les champs pétroliers, gaziers et autres ressources. Il ne perçoit donc, en plus des taxes, qu’une part contractuelle limitée des revenus des compagnies internationales.
J’ai essayé ici d’éclairer l’opinion publique sur ce qui a été publié et d’attirer l’attention sur la nécessité d’être prudent face à des politiques et des mesures mal étudiées et incohérentes qui risquent d’entraver les efforts visant à créer une véritable transformation économique à travers la valorisation de nos avantages comparatifs, la professionnalisation du secteur privé, l’investissement dans le capital humain et les infrastructures productives durables, la création d’une dynamique équilibrée de développement régional et la correction des déséquilibres structurels dans la répartition des richesses.
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Par Sid’Ahmed Ould Bouh
Ancien ministre de l’Économie et des Finances

