Une ville bombardée organise sa pénurie. La nôtre la subit. Et quand un chef d’État doit inspecter lui-même un poste de transformation à trois heures du matin, le problème n’est plus le transformateur.
Il y a, dans chaque foyer de Nouakchott, une image de ce week-end que personne n’oubliera. Pour la grand-mère, c’est le ventilateur qui s’arrête et le silence qui tombe, plus lourd que la chaleur. Pour la mère, c’est la porte du réfrigérateur qu’elle n’ose plus ouvrir, parce qu’elle sait déjà ce qu’elle y trouvera. Pour l’enfant, c’est une nuit entière sans sommeil, la peau piquée de moustiques, à demander pourquoi. Pour le commerçant, c’est le terminal de paiement éteint et le client qui repart. Pour l’étudiant, c’est un examen révisé à la lampe du téléphone, jusqu’à ce que le téléphone meure aussi. Et pour le malade allongé dans un hôpital public sans groupe électrogène, c’est autre chose encore, que je n’ai pas le cœur d’écrire.
Alors faites l’inventaire de votre réfrigérateur. C’est par là qu’il faut commencer, avant tout diagnostic institutionnel.
Le Mauritanien vit depuis toujours avec des coupures pendant la saison de l’été et l’hivernage: elles arrivent, elles repartent, quelques minutes, une heure ou deux au pire, et nous avons cessé de les compter. Aucun peuple au monde n’a contracté cette habitude-là. Mais ce week-end, dans plusieurs quartiers, ce ne furent pas quelques minutes. Ce furent quarante-huit heures. Et quarante-huit heures, pour un ménage moyen, c’est tout le réfrigérateur à jeter : des dizaines de milliers d’ouguiyas à la poubelle, c’est-à-dire la ration du mois, c’est-à-dire une fraction de salaire évaporée pour rien. Ajoutez-y les stations-service à l’arrêt, les paiements électroniques morts, l’eau qui ne monte plus faute de surpresseurs. Ce n’est pas une gêne. C’est une apocalypse domestique.
Et il faut nommer le sentiment, parce qu’il est le fait politique majeur de ce week-end : la rage. Celle d’être délaissé, et pire, trahi. Chaque année on nous promet que ce sera réglé. Chaque année rien ne l’est. 2026 est la pire de toutes.
Qu’on me trouve alors, en temps de paix, une capitale au monde qui subisse cela. J’en citerai une autre, en guerre. À Kyiv, sous les drones, l’opérateur publie un calendrier de coupures heure par heure, et le courant disponible va en priorité vers les hôpitaux et les stations de pompage. Nouakchott, en paix, n’a eu ni calendrier, ni priorisation, ni information. Une ville bombardée organise sa pénurie. La nôtre la subit, car nous échouons systématiquement sur les fondamentaux de la gestion — planification, organisation, contrôle au point d’apparaître comme un pays au degré zéro du management, un constat dont je détaillerai les raisons plus loin.
C’est pour cela que le ministre de l’Énergie, puis le Président de la République en personne, sont descendus de nuit dans les postes sinistrés pour constater les dégâts et ordonner l’accélération des travaux. Qu’on ne parle donc pas de silence : il n’y en a pas eu. Le sommet de l’État a répondu, vite, et au plus haut niveau auquel un État puisse répondre.
C’est précisément cela qui devrait nous glacer. Dans un pays doté d’une architecture électrique normale, personne n’aurait eu besoin de déranger le chef de l’État. Un régulateur aurait exigé des comptes le lundi matin. Un contrat de concession aurait déclenché des pénalités automatiques. Un opérateur nommément identifié aurait été tenu par une durée maximale d’interruption opposable. Rien de cela n’existe chez nous. Alors, faute d’institutions intermédiaires, c’est le sommet de l’État qui descend dans un poste de transformation. Ce n’est pas un défaut de volonté politique : c’est une volonté politique intacte qui se heurte au vide organisationnel.
Je soutiendrai donc une thèse simple : le problème mauritanien de l’électricité n’est ni technique, ni financier, ni même politique. Il est architectural. Et l’État a déjà commencé à le résoudre sans le dire. Il s’est arrêté juste avant le seul segment où le citoyen souffre.
Premièrement : la décision déjà prise
Le 13 mai 2025, à Paris, le ministre de l’Énergie et du Pétrole a déclaré que « les entreprises publiques ne participeront plus à la production d’électricité ». La doctrine est arrêtée, assumée, publique. Quinze mois plus tard, Nouakchott s’éteint, non pas faute de mégawatts, mais parce que deux postes 33/15 kV ont pris feu. Nous avons libéralisé la production au moins sur le papier, segment où le citoyen ne met jamais les pieds, et gardé un monopole public intégré sur le transport, la distribution et la commercialisation, c’est-à-dire exactement les trois segments qui ont brûlé. La réforme s’est arrêtée à la porte du compteur.
Deuxièmement : ceci n’est pas un incident, c’est une trajectoire documentée depuis vingt-cinq ans.
On ne diagnostique pas une organisation sur un événement, mais sur une série. La nôtre est intégralement publique.2001. La SOMELEC naît de la scission de la SONELEC. Le Code de l’électricité installe une Autorité de Régulation, mais l’opérateur échappe à sa tutelle sur son périmètre historique : nous créons un régulateur et nous lui interdisons de réguler l’unique opérateur du pays. 2005. La Cour des comptes établit des pertes commerciales de 27 % du chiffre d’affaires et un parc de production hors d’âge. 2010. Une étude Banque mondiale et AFD chiffre la restructuration à quelque 33 milliards d’ouguiyas anciennes. Nous recapitalisons.
2022. Devant l’Assemblée nationale, le ministre de tutelle déclare que le système monopolisé par la SOMELEC a toujours été incapable de faire face à ses problèmes, faute de tout contrôle de l’autorité de régulation. Mon diagnostic a donc été formulé, avant moi, par un ministre en exercice, à la tribune du Parlement. 2023. Le FMI cite nommément la SOMELEC parmi les entités où des sous-traitances contraires au code des marchés publics élèvent considérablement les risques de corruption, hors du contrôle de l’IGE et de la Cour des comptes. Celle-ci établit pour 2022 et 2023 des pertes techniques et commerciales supérieures à 700 000 MWh par an, soit plus de 28 milliards d’ouguiyas anciennes de manque à gagner. Chaque année.
2026. Le taux d’accès national plafonne à 50,3 %, et à 3,8 % en zone rurale : soixante-six ans après l’indépendance, quatre-vingt-seize ruraux sur cent n’ont pas la lumière. Ce n’est pas une panne. C’est la manifestation clinique d’une pathologie diagnostiquée depuis un quart de siècle.
Troisièmement : ce que le reste du monde a mesuré.
Le concept qui manque à notre débat s’appelle l’unbundling, la séparation verticale des métiers. Son postulat est acquis : il est absurde qu’une même entité produise l’électricité, exploite les lignes, entretienne les postes, facture le client et arbitre elle-même les conflits entre ces quatre missions. Le Royaume-Uni démantèle le Central Electricity Generating Board dès 1990 ; l’évaluation de référence de Newbery et Pollitt (1997) y établit une baisse permanente des coûts de l’ordre de 5 % par an. L’Australie impose à ses gestionnaires de réseau une séparation fonctionnelle et juridique d’avec toute activité concurrentielle, pour rendre structurellement impossibles les subventions croisées. Le Texas, lui, a poussé la concurrence au détail à son terme, et la tempête Uri de 2021 en a montré la limite : sans obligation de capacité opposable, un marché se disloque, et le régulateur texan a lui-même provoqué une surfacturation massive. Je cite cette contre-épreuve délibérément : elle ne fragilise pas la thèse, elle la précise. La concurrence ne dispense pas de régulation, elle l’exige.
Quatrièmement : le benchmark africain dit « gouvernance », il ne dit pas « drapeau ».
En Côte d’Ivoire, la concession accordée à la CIE en 1990 et reconduite jusqu’en 2032 a ramené le secteur à un compte d’exploitation bénéficiaire et porté le taux de desserte de 38 % en 2017 à 71 % en 2024. En Ouganda, la concession Umeme a ramené les pertes réseau de 38 % à 18 %, le recouvrement à 99 %, et multiplié par cinq la base d’abonnés ; mais l’État n’a pas renouvelé en 2025 et un contentieux de 235 millions de dollars reste pendant. Je livre le revers avec l’endroit : un mauvais contrat coûte cher même quand l’opérateur performe. À l’inverse, l’éclatement nigérian de 2013 donne des résultats mitigés faute de régulateur solide, et la concession ghanéenne de mars 2019 a été résiliée sept mois plus tard pour garantie frauduleuse.
Conclusion, plus exigeante que le slogan libéral : ce n’est pas la propriété qui produit la performance, c’est la qualité de la gouvernance et la crédibilité du contrat.
Cinquièmement : les deux objections savantes, et pourquoi elles ne me font pas reculer.
Mes contradicteurs les mieux informés citeront Foster et Rana (Banque mondiale, 2020) : le dégroupage ne doit pas être la première priorité là où subsistent des défaillances fondamentales de gouvernance. Je fais mienne l’objection et je la retourne. Ils ne disent pas qu’il faut renoncer, ils disent qu’il faut séquencer, et que le dégroupage doit servir à rendre possibles des réformes plus profondes. Or nous avons fait l’inverse pendant vingt-cinq ans : voté des codes, adopté des décrets, restructuré la SOMELEC en groupe avec filiales en janvier 2024, et laissé intact le seul paramètre qui compte, le pouvoir réel du régulateur sur l’opérateur historique. Nous n’avons pas fait de réforme, nous avons fait du maquillage institutionnel.
On m’opposera alors une voie moyenne, qui a un nom et un précédent : le contrat de gestion. En 2019, le Bénin a confié la conduite de sa SBEE au canadien Manitoba Hydro International, en précisant expressément que la société et son patrimoine restaient propriété de l’État. Cinq ans plus tard, après plusieurs mois d’intérim national, il a fallu recommencer : en janvier 2024, la gestion déléguée est passée au groupe Eranove, pour une durée initiale de vingt-six mois. Deux contrats de gestion en cinq ans, et l’opérateur toujours à l’État.
Voilà le cas déviant qu’il faut regarder en face. Un contrat de gestion loue une compétence pour vingt-six mois ; il ne change ni la structure de propriété, ni le système d’incitations, ni le pouvoir du régulateur. C’est une perfusion. Et voici ce que le chercheur en gestion vous dit sans détour : à un stade terminal, maintenir sous perfusion n’est pas un soin, c’est un gâchis. Il faut enterrer la SOMELEC actuelle et bâtir, à sa place, un marché correctement régulé.
Sixièmement : l’architecture de la rupture, en quatre strates.
Que l’État demeure régulateur, et rien d’autre. La production est déjà privée par doctrine ; reste à l’appliquer sans exception et à publier les contrats d’achat. Le transport demeure un monopole naturel régulé, ouvrages publics, gestion soumise à des indicateurs opposables et publiés : un réseau qui ne sait pas isoler un défaut et basculer la charge n’est pas un réseau, c’est un pari.La distribution est le cœur du sujet. On ne fait pas passer deux câbles concurrents dans la même rue : ce serait doubler les coûts sans créer un gramme de concurrence. La bonne architecture n’est pas la duplication, c’est l’allotissement : trois wilayas, trois concessions distinctes, attribuées par appel d’offres international, de longue durée, avec obligations de résultat chiffrées, pénalités automatiques et clause de déchéance. Ce découpage active ce que la théorie appelle, depuis Shleifer (RAND Journal of Economics, 1985), la concurrence par comparaison : trois opérateurs voisins, évalués publiquement sur les mêmes indicateurs, durée moyenne de coupure, taux de pertes, délai de raccordement. Chacun devient l’étalon de mesure des deux autres, le régulateur cesse d’être aveugle, et l’habitant de Sebkha peut lire chaque trimestre si son concessionnaire fait mieux que celui de Tevragh Zeina. C’est ainsi que l’on donne au citoyen un pouvoir réel, sans lui vendre l’illusion technique de deux compteurs par maison.
La commercialisation, enfin, doit être juridiquement séparée de la distribution, puis ouverte à la concurrence au détail une fois le comptage intelligent déployé. Au-dessus de tout cela, une Autorité de régulation dotée de ce qui lui manque depuis 2001 : compétence sur l’opérateur historique lui-même, autonomie budgétaire, dirigeants nommés pour un mandat non révocable et non renouvelable, pouvoir de sanction, obligation de publication. Sans mécanisme empêchant l’État de revenir sur sa parole, aucun investisseur ne finance un réseau à trente ans. Notre problème n’a jamais été le capital, il a été la crédibilité.
Septièmement : trois alibis, et leur dissolution.
La souveraineté. C’est la fin du monopole d’État qui a mis un téléphone dans la main de chaque Mauritanien, et personne ne réclame le retour de l’opérateur unique. Quant à la SNIM, entreprise publique, elle produit et distribue sa propre électricité à Zouérate depuis des décennies avec une régularité que la capitale lui envie : le problème n’est donc pas la propriété publique en soi, c’est la gouvernance de cette entreprise-ci et l’impunité organisationnelle où nous l’avons installée. Que l’État garde une capacité dédiée à ses institutions régaliennes, soit. Mais le citoyen, lui, a déjà trop souffert.L’emploi. L’argument de la SOMELEC pourvoyeuse d’emplois relève de l’hérésie managériale. Le coût d’un plan social assumé, négocié, financé, assorti d’une reprise obligatoire du personnel par les concessionnaires, sera toujours dérisoire face à 28 milliards d’ouguiyas anciennes de manque à gagner annuel. Nous ne finançons pas des emplois, nous finançons l’évitement d’une décision, et cet évitement se facture chaque mois sur la facture de tous.
La taxe d’habitation. On objectera enfin que la SOMELEC sert accessoirement de collecteur fiscal. Fort bien : la taxe d’habitation est par nature une ressource communale, qu’elle revienne donc à la commune. Nous y gagnerions deux fois, car pour taxer une habitation il faut d’abord savoir où elle se trouve. Ce transfert obligerait enfin à construire l’adressage de Nouakchott et à le raccorder au registre de l’ANRPTS. Ce que nous perdrions en commodité de perception, nous le gagnerions en infrastructure d’identification, laquelle conditionne tout le reste, du recouvrement fiscal à l’acheminement des secours.
Huitièmement : l’angle mort, ou pourquoi je ne dis pas « corruption ».
Tout le monde pointe la corruption. Ils ont raison, et les rapports que je viens de citer l’établissent noir sur blanc. Mais la corruption est le symptôme. J’écris ce qui suit en tant qu’enseignant-chercheur en sciences de gestion, c’est-à-dire en praticien d’une discipline dont ce pays continue de nier l’existence, et je désigne une cause plus profonde : l’ignorance est le berceau de la corruption.
Là où personne ne sait mesurer une performance, personne ne peut détecter un détournement. Là où le management n’est pas tenu pour une science, l’incompétence et la prédation deviennent indiscernables, et c’est exactement cette indiscernabilité qui protège le prédateur : il lui suffit d’invoquer la fatalité technique. Le grand mal mauritanien est la conviction, jamais formulée mais partout agissante, qu’un ingénieur brillant, un médecin réputé ou un cadre politique méritant serait, par la seule vertu de son parcours, apte à diriger une entreprise de deux mille agents, quatre cent mille abonnés et trois cent soixante millions d’euros de capital. C’est faux au sens scientifique du terme : diriger est un métier, avec ses théories, ses instruments de mesure, ses protocoles d’audit et ses résultats reproductibles. L’échec répété de nos sociétés publiques n’est pas un échec d’individus, dont beaucoup sont remarquables ; c’est l’échec d’un système de sélection et de formation des dirigeants qui confond notoriété et compétence gestionnaire, et qui traite l’incompétence organisationnelle comme une fatalité culturelle plutôt que comme un déficit de capital humain identifiable, mesurable et corrigeable.
Démantelez cette ignorance, et la corruption perd son abri. Refusez de le faire, et nous continuerons à régler collectivement une facture dont personne ne rend compte. Il n’y a que deux issues : soit nous obtenons une architecture privée, régulée et mesurable qui nous serve, soit nous cessons de payer celle-ci.
Gouverner, c’est choisir.
Le Pacte national de l’énergie promet l’accès universel en 2030, soit 3,4 millions de Mauritaniens à raccorder, pour plus de trois milliards de dollars dont près de deux milliards et demi restent à trouver. Aucun investisseur sérieux ne financera un réseau de trente ans confié à une entreprise que la Cour des comptes documente, que le FMI signale et qu’aucun régulateur ne contrôle. La question n’est plus idéologique, elle est arithmétique.
Le Président a promis une enquête, et il a raison, il faut la vérité sur les causes. Mais une enquête établit des faits, elle ne produit pas une vision. Elle dira pourquoi ce transformateur a brûlé ; elle ne dira pas pourquoi, depuis vingt-cinq ans, il n’y a personne entre le chef de l’État et le citoyen privé de courant.
Soixante-six ans. Deux incendies en quarante-huit heures. Un réfrigérateur vidé dans chaque foyer. Et un Président contraint de descendre en pleine nuit dans un poste de transformation, parce qu’entre lui et nous, il n’y a strictement personne. Gouverner, c’est anticiper, et tout ceci était prévisible. Mais gouverner, c’est aussi choisir.
Il ne s’agit plus de réparer un transformateur. Il s’agit de débrancher une architecture. Et de faire, enfin, le choix de la rupture.
Mouhamdy Dahoud est enseignant-chercheur en sciences de gestion et en économie numérique, EDGE Mauritanie

