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    Vers un encadrement civique moderne de la société
    V

    Je considère que nous avons aujourd’hui besoin d’un cadre moderne de formation civique et d’organisation de la participation citoyenne, qui ne soit ni un instrument de mobilisation politique ni un dispositif de surveillance ou de contrôle sécuritaire, mais un véritable espace destiné à former le citoyen, à ancrer les valeurs de responsabilité, de discipline et de respect de l’intérêt général, à développer la connaissance des droits et des devoirs et à encourager le volontariat ainsi que l’esprit d’initiative. Il s’agit, en somme, de mieux structurer la société et de lui permettre d’accompagner les transformations qu’impose notre époque.

    Dans son principe, cette idée était déjà présente dans l’expérience mauritanienne dès le début des années 1980. Elle recelait la possibilité de faire émerger une citoyenneté mieux organisée et plus consciente. Elle n’a toutefois pas été suffisamment mise au service des objectifs éducatifs, sociaux et civiques qu’elle aurait pu porter, les considérations politiques, de mobilisation et d’encadrement ayant largement pris le dessus. Il faut néanmoins reconnaître aux SEM, « Structures d’éducation des masses », le mérite d’avoir abordé relativement tôt certaines grandes questions sociales comme l’esclavage et ses séquelles, et d’avoir contribué à inscrire leur traitement dans l’action de l’État et dans le débat de société.

    Une nation ne se construit pas uniquement par les institutions, les projets et les infrastructures, lorsqu’ils existent. Elle se construit d’abord, et parallèlement, par un citoyen conscient et responsable, qui se sent pleinement appartenir à l’État, connaît ses droits et ses devoirs et se considère comme un acteur à part entière de l’œuvre collective, et non comme un simple bénéficiaire de ses fruits. Aucun projet national ne peut réussir durablement s’il ne repose sur une population profondément imprégnée des valeurs de citoyenneté, respectueuse de la loi et de l’espace public, soucieuse de préserver les biens communs, engagée dans le développement et capable de placer l’intérêt général au-dessus des considérations particulières.

    L’un des obstacles les plus profonds à l’enracinement de cette citoyenneté tient probablement au fait que la relation de la société avec le pouvoir central demeure encore marquée, sous certaines formes, par les survivances d’une représentation héritée de l’administration coloniale : celle d’un pouvoir distant du citoyen, perçu comme une entité, sinon ennemie, du moins extérieure à la société plutôt que comme son émanation et un système à son service.

    L’une des conséquences de cette représentation est que l’individu est souvent porté à considérer les deniers publics comme « les biens de l’État », autrement dit comme « l’argent de Howch » : les biens de personne, et non comme une part de son propre patrimoine collectif. Il pense ainsi que les biens publics ne le concernent pas directement et considère que le contournement de l’administration et de ses règles n’a rien de répréhensible et que c’est même une forme d’habileté ou de réussite saluée par la société. De telles mentalités sont extrêmement dangereuses : aucun État ne peut durablement se construire sur de tels fondements.

    Cette distance psychologique entre le citoyen et l’État a persisté après l’indépendance sous des formes diverses, sans que les institutions parviennent véritablement à l’éradiquer.

    C’est précisément ici que l’éducation civique prend tout son sens. Le citoyen doit comprendre que l’État n’est pas une puissance étrangère qui lui serait imposée ; que l’administration, les routes, les écoles, les hôpitaux, les réseaux d’eau et d’électricité, tout comme les ressources publiques, appartiennent en définitive à la collectivité. Les dégrader, les détourner ou chercher à frauder les institutions revient donc à porter atteinte à ses propres intérêts et à ceux de ses enfants avant même de constituer une transgression à l’encontre d’une autorité abstraite.

    Dès lors, l’encadrement civique n’est ni une activité périphérique ni un luxe organisationnel : il constitue une dimension à part entière de la construction de l’État. Il contribue à refonder la relation entre l’individu et les institutions sur l’appartenance, la responsabilité et la participation. Construire la nation et construire le citoyen sont deux processus indissociables : aucun des deux ne peut aboutir sans l’autre.

    On ne peut pas développer une nation dont les citoyens les plus évolués, dans les quartiers les plus huppés, ne sont même pas capables de balayer devant leurs propres portes.

    Ce dont nous avons besoin aujourd’hui n’est donc ni de reproduire l’expérience du passé ni d’en ressusciter les structures, mais d’en reproduire l’idée fondamentale initiale sous une forme démocratique et contemporaine : des institutions et des cadres civiques soustraits aux logiques de polarisation partisane et sécuritaire, ayant pour vocation de former un citoyen responsable, de promouvoir les comportements civiques, de combattre le désordre, l’assistanat, le fanatisme et l’ignorance de la loi, et d’instaurer une culture dans laquelle chaque individu se considère comme un acteur essentiel de la construction de la société et de l’État.


    Dahane Taleb Ethmane

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