Avec Mohamed Yeslem Filali, Chargé de Mission au Ministère de l’Économie et des Finances
1- L’ouguiya recule face aux principales devises. Signe d’un déséquilibre conjoncturel ou d’une fragilité structurelle ?
D’abord, la Banque centrale de Mauritanie a récemment modernisé la gestion du taux de change en introduisant un système de lissage et une plateforme interbancaire de négociation des devises. C’est une réforme importante. Concrètement, cela signifie qu’au lieu de fixer artificiellement le prix de l’Ouguiya, on laisse désormais le marché jouer plus librement, sous supervision.
L’Ouguiya reflète donc aujourd’hui mieux qu’avant l’équilibre réel entre l’offre et la demande de devises. Et c’est quelque chose de normal, et même sain, qu’une monnaie ajuste sa valeur lorsque les conditions économiques changent. Cette flexibilité nous aide sur trois plans. Elle corrige les déséquilibres extérieurs, elle renforce notre résilience face aux chocs mondiaux, et elle améliore l’efficacité de la politique monétaire.
Autrement dit, une partie du recul de l’Ouguiya que vous observez n’est pas une crise, c’est simplement un ajustement naturel vers un taux d’équilibre plus réaliste.
Mais il faut aussi être lucide, la Mauritanie fait toujours face à un défi structurel profond. Chaque dépense intérieure dans notre économie génère une demande de devises. Cela crée une pression structurelle sur nos réserves de change et donc, mécaniquement, sur la valeur de l’Ouguiya. Ce n’est pas un problème de politique monétaire, c’est une vulnérabilité économique réelle liée à la structure de notre appareil productif.
Donc oui, il existe un déséquilibre structurel, et oui, nous vivons en même temps un ajustement conjoncturel normal, où la monnaie retrouve progressivement son vrai prix.
La bonne nouvelle, c’est que désormais, nous disposons des outils institutionnels et techniques nécessaires pour gérer cette transition avec plus de maîtrise et de visibilité.
2- La suppression des subventions sur les hydrocarbures est évoquée. Mesure nécessaire ou risque social ?
D’abord, je dois clarifier. Ce n’est pas une suppression. Le gouvernement a choisi un système de lissage. Et c’est absolument nécessaire.
Je vais vous expliquer pourquoi.
Les subventions au carburant créaient une double hémorragie pour la Mauritanie. D’abord, une saignée budgétaire directe : Le Trésor payait la différence entre le prix réel du carburant importé et le prix réduit auquel le consommateur final l’achetait. Cet argent aurait pu financer des écoles, des hôpitaux ou des routes. Ensuite, il y avait une hémorragie de devises, donc un déséquilibre de la balance des paiements. Puisque nous importons la totalité de notre carburant, chaque litre subventionné représente une ressource extérieure rare que nous brûlons. Cela pèse sur nos réserves de change et alimente directement la pression dépréciative sur l’Ouguiya, dont nous parlions à l’instant.
Effectivement, l’aspect social est une préoccupation légitime pour beaucoup de citoyens. Mais sur ce point, il faut expliquer et corriger une idée reçue. Croire que les subventions au carburant profitent aux pauvres est faux. C’est un mythe économique. En réalité, la majorité de ces subventions bénéficie aux ménages les plus aisés, tandis que les plus modestes n’en reçoivent qu’une petite part. Pourquoi ? Parce que les ménages riches consomment beaucoup plus de carburant, puisqu’ils possèdent plusieurs véhicules, alors que les ménages pauvres n’en ont généralement pas. Les études montrent que, dans la plupart des pays, environ 70 % des subventions profitent aux riches, contre seulement 30 % aux pauvres. Autrement dit, les subventions universelles ne protègent pas les pauvres, elles sont donc profondément injustes.
C’est pourquoi la Mauritanie a fait le choix d’abandonner progressivement ces subventions universelles au carburant pour les remplacer par des aides directes et ciblées, ainsi que par l’amélioration des transports publics dans les zones défavorisées. Pour le dire simplement, un dollar d’aide directe équivaut à trois dollars de subvention universelle au carburant en termes d’impact social.
Donc, pour répondre à votre question, oui, cette politique est nécessaire pour sauver le budget, pour stabiliser l’Ouguiya, et, paradoxalement, pour renforcer la justice sociale, car il n’y a un risque social que si la réforme est mal conduite, c’est à dire sans accompagnement adapté. Mais en Mauritanie, cette transition est encadrée et accompagnée, justement pour protéger les ménages les plus vulnérables.
C’est a mon avis une mesure qui améliore tant la macroéconomie que l’équité sociale.
3- Le gaz est exporté, mais l’impact économique se fait toujours attendre. Comment expliquer ce paradoxe ?
C’est une observation juste, et elle reflète une réalité que beaucoup de Mauritaniens ressentent.
Mais ce que vous appelez un paradoxe, c’est en réalité le cycle normal de maturation d’un grand projet pétrolier et gazier. Ce délai n’a rien d’anormal, c’est même une pratique standard dans le monde entier.
Quand BP et Kosmos ont investi plusieurs milliards de dollars pour développer le champ GTA, ils ont pris un risque énorme. Le contrat de partage de production prévoit donc qu’ils récupèrent leurs coûts de développement selon des ratios précis. C’est la règle dans ce type de projet.
Mais l’impact macroéconomique du projet se fait déjà sentir. Même sans revenus massifs dans le budget, le fait d’avoir des revenus futurs garantis renforce notre crédibilité auprès des partenaires de développement et des marchés financiers. Cette crédibilité nous permet de financer dès maintenant d’autres secteurs clés, comme l’agriculture, les énergies renouvelables ou les infrastructures. Autrement dit, nous n’avons pas besoin d’attendre longtemps pour que le projet profite au développement du pays.
Ce qui est particulièrement important, c’est que le pays bénéficie d’une visibilité à long terme sur des revenus d’exportation stables, et que les pouvoirs publics ont la volonté claire d’utiliser ces ressources de manière stratégique pour développer et diversifier l’économie dans son ensemble, et pas seulement pour encaisser des recettes pétrolières.

