Il est bien établi que les intrigues politiciennes ont toujours existé partout dans le monde et qu’elles demeurent compréhensibles jusqu’à certaines limites imposées par le bon sens et les convenances. Mais chez nous, elles atteignent parfois un degré d’incohérence qui les rend presque impossibles à comprendre. Là, les retournements de veste sont si brusques, si spectaculaires, si décomplexés et si fréquents qu’ils finissent par banaliser l’invraisemblable.
Le passage, sans la moindre transition, d’une opposition farouche à une loyauté absolue envers le pouvoir sans contrepartie politique est devenu un phénomène courant. Du jour au lendemain, ceux qui dénonçaient avec virulence un régime, ses pratiques et ses orientations se transforment comme par enchantement en défenseurs zélés de ce même pouvoir, sans que rien ne semble avoir changé, parfois en échange de la simple promesse d’un poste, d’un avantage ou d’une position de confort. L’engagement politique perd ainsi toute dimension idéologique ou morale pour se réduire à une simple stratégie de placement personnel.
À force d’assister à ces acrobaties politiciennes, les citoyens sont devenus comme immunisés contre ce type de spectacle qui, de ce fait, ne les choque plus outre mesure. Plus personne ne s’étonne réellement de voir un opposant historique devenir, du jour au lendemain, l’un des plus fervents soutiens du système qu’il combattait. Certains en sont même arrivés à la conclusion paradoxale qu’il est parfois plus judicieux de passer par l’opposition pour accéder aux privilèges du pouvoir que de soutenir ce dernier dès le départ, si tant est que l’objectif est purement personnel. Certainement parce que, dans le camp des soutiens traditionnels, la concurrence est rude entre courtisans rivalisant de zèle et de flatterie.
Ainsi avons-nous vu des ministres participer, contre tout entendement, à des marches de soutien à un comité militaire qui venait pourtant de les destituer et de renverser leur propre gouvernement. Plus surprenant encore, le Premier ministre de ce même gouvernement s’empresse de proposer ses services aux nouveaux maîtres du pays lesquels justifient pourtant ouvertement leur action par l’incurie du pouvoir renversé !. Et ils n’ont pas froid aux yeux. Ces scènes insolites traduisent moins une capacité d’adaptation politique qu’une étonnante facilité à renier, sans vergogne, des responsabilités et des convictions affichées pendant des années, et donc à se renier soi-même publiquement.
Le plus frappant reste sans doute l’attitude de nombreux hauts responsables ayant dirigé le pays durant une décennie entière et qui, après l’arrivée d’un « nouveau » pouvoir critique à l’égard de cette période, se sont aussitôt repositionnés dans le nouveau dispositif contre le précédent dont ils étaient jusque-là les pontes enthousiastes. Ainsi, ceux-là mêmes qui ont été les principaux artisans de cette gestion désormais décriée continuent d’occuper le devant de la scène, comme si leur responsabilité morale, politique et même juridique n’était nullement engagée. Tout cela parce que le nouveau locataire du palais ocre s’est brouillé, pour une raison ou une autre, avec le précédent, dont il était lui-même le principal collaborateur. Ne fallait-il pas, logiquement, engager d’autres cadres, ne fût-ce que pour sauver les apparences et faire preuve de cohérence ?
La simple logique voudrait que, si la gestion passée est jugée défaillante ou contre-performante, ses principaux acteurs soient écartés, au moins temporairement, afin de laisser place à une nouvelle équipe portant une soi-disant nouvelle vision. Mais, dans notre realpolitik locale, la continuité des hommes semble souvent plus importante que la cohérence des discours. Les responsables d’hier deviennent sans difficulté les défenseurs du récit d’aujourd’hui, quitte à cautionner ouvertement la critique de leur propre bilan. Sans état d’âme.
En définitive, cette facilité avec laquelle certains changent de camp, de discours et même de convictions affichées contribue à fragiliser davantage la confiance des citoyens envers la classe politique et, plus grave encore, envers l’État lui-même. Car lorsque tout paraît négociable, les principes, les alliances, les fidélités, les convictions et même la mémoire des faits, la cohérence des actes, la politique cesse d’être perçue comme un engagement au service de l’intérêt général pour devenir un simple jeu de repositionnement égoïste et permanent. Ainsi, le pays restera toujours à la case départ et le peuple à contempler les acrobaties politiciennes.
Dahane TALEB ETHMANE, consultant

